Le Moyen-Orient à l'Heure du Grand Partage : Guerre, Foi et Illusions de Paix
Géostratégie Magazine
Juin 2025

Ecrit par
Roula Merhej
Dans son dernier ouvrage Engrenages, Pierre Lellouche dresse un constat lucide : les grandes menaces, autrefois théoriques, se matérialisent sous nos yeux. Le multilatéralisme vacille, l’ONU paralysée peine à gérer les crises majeures, cantonnant ses agences humanitaires à un rôle marginal. La prolifération nucléaire replace la question des armements au premier plan. Les pays membres de l’OTAN viennent tout juste de confirmer leur engagement à consacrer au minimum 2% de leur PIB aux dépenses militaires, un seuil que certains états ambitionnent déjà de dépasser pour atteindre 3 à 4%.
L’Europe, quasi invisible sur la scène stratégique mondiale, reste incapable de parler d’une seule voix, prisonnière de ses divisions internes et de ses contradictions diplomatiques. Elle se cantonne à un rôle d’observatrice alarmée sans jamais peser dans les rapports de force. Son idéal démocratique vacille sous les coups d’un autoritarisme décomplexé et mondialisé qu’elle n’a ni les moyens ni le courage de contenir. Le droit international aboie, mais les décisions de gouvernants imperturbables redessinent la carte du monde sans égard pour les règles.
Les États-Unis, après un retrait partiel des affaires globales sous Trump, s’engagent désormais pleinement aux côtés d’Israël, renonçant à toute ambiguïté stratégique. Après avoir longtemps laissé planer le doute sur une intervention contre l’Iran, Trump a scellé son alignement le 22 juin 2025 avec l’opération Midnight Hammer : quatorze bombes GBU-57 larguées sur Fordo, Ispahan et Natanz. Certainement le plus grand succès militaire de ces dernières années. Cette démonstration de force relance la guerre des civilisations. Trump imprévisible ? Certes. Mais il a remis la puissance américaine au centre du jeu : il dirige, ordonne et domine.
Contrairement à la mascarade des prétendues armes de destruction massive de Saddam Hussein, l’enrichissement de l’uranium par l’Iran, attesté par l’AIEA, représentait un danger avéré. La combinaison de cet arsenal en devenir et de l’idéologie chiite radicale créait un risque global. Avant les frappes, l’Iran disposait d’un stock suffisant pour concevoir des armes nucléaires. Jamais depuis sa création, l’État hébreu n’a autant joué sa survie, malgré la lassitude d’une armée israélienne épuisée par la multiplication des fronts. Benjamin Netanyahou, fragilisé sur la scène intérieure et internationale, voit dans ce conflit l’occasion de restaurer son image et de tracer les contours du Moyen-Orient dont il rêve, sous l’aile indéfectible de Trump.
Les accords d’Abraham sont réengagés, notamment grâce à l’affaiblissement chiite. Les affiches florissantes d’un Moyen-Orient en paix ornent Tel-Aviv, mais cette euphorie diplomatique (ou communication de guerre) dissimule un mirage géopolitique. Les lignes de fracture demeurent, et les illusions de paix masquent la brutalité sur le terrain.
L’Arabie saoudite savoure discrètement l’affaiblissement (voire l’anéantissement ) des capacités iraniennes, longtemps perçues comme une menace existentielle pour sa sécurité et son hégémonie régionale. Dans ce conflit, Riyad voit plus qu’un simple rééquilibrage stratégique : elle y lit la revanche historique du sunnisme sur le chiisme, cet ennemi doctrinal et politique qui a contesté sa suprématie pendant des siècles.Pour les monarchies du Golfe, la mise à genoux partielle de l’Iran n’est pas seulement un gain géopolitique ; c’est la restauration d’un ordre religieux et tribal où le chiisme radical, vecteur d’instabilité, est enfin contenu.
Le silence syrien, lui, révèle les priorités d’un régime dirigé par Ahmed el Charaa, plus préoccupé par la consolidation de son pouvoir et la sécurisation de ses alliances. En se rapprochant d’Israël, el Charaa acte un basculement historique, enterrant définitivement l’axe chiite dans lequel la Syrie d’Assad s’était enfermée depuis des décennies.
Quant au Liban, il reste prisonnier de ses propres lâchetés : un État paralysé, où les dirigeants se succèdent sans jamais oser affronter l’insolence du Hezbollah. Car malgré son affaiblissement militaire progressif et la perte de son aura régionale, la milice chiite conserve presque intact son arsenal et sa capacité de nuisance, défiant ouvertement un gouvernement incapable de le désarmer ou même de restaurer une souveraineté nationale minimale.
Ainsi, les sunnites reprennent la main sur une scène moyen-orientale longtemps dominée par la projection de puissance iranienne, tandis que Beyrouth reste spectatrice, otage d’un Hezbollah dans ses dernières heures qui dicte encore sa loi. L’Histoire retiendra peut-être que la chute partielle de Téhéran aura offert aux monarchies sunnites leur plus grande victoire idéologique depuis des décennies, et au Liban, un rappel brutal de sa propre insignifiance stratégique. À quand le sursaut ?
Dans ce bouleversement historique, un autre danger se profile : l’intégrisme sunnite, lui aussi libéré de la peur iranienne et qui relève la tête. L’explosion meurtrière survenue le 22 juin dans l’église Saint-Élie à Damas ayant fait 25 morts et revendiquée par des groupes salafistes radicaux, rappelle que la défaite des chiites n’éteint pas la menace jihadiste. Elle l’alimente. La région s’est débarrassée d’un péril pour un autre plus imprévisible et plus brutal encore qui pourrait ressurgir.
Dans cette région en recomposition permanente, chaque heure redessine les équilibres du pouvoir. L’Iran, même affaibli par la destruction partielle de ses infrastructures stratégiques, conserve une capacité asymétrique redoutable. Activerat-il ses réseaux d’influence pour frapper les intérêts américains et israéliens ? Les Pasdaran verront-ils leur autorité contestée ou conserveront-ils leur prééminence ? Les dernières frappes ont-elles rebattu les cartes ou renforcé la résilience du régime ? La mollarchie joue sa survie et sa centralité dans une partie d’échecs aux ramifications régionales et globales.
Pendant ce temps, les tragédies humaines sont reléguées à l’arrière-plan. Palestiniens, Israéliens, Kurdes, Libanais, Syriens, Druzes et Iraniens paient le prix d’un conflit qui transcende les frontières. La région basculera-t-elle vers un ordre négocié ou s’enfoncera-t-elle dans un cycle de violence prolongée ? Car la crise moyen-orientale ne se limite pas à un théâtre régional : elle menace l’approvisionnement énergétique mondial, exacerbe les rivalités entre grandes puissances autour des routes stratégiques. Cette interdépendance suffira-t-elle à contenir l’escalade ?
Israël semble renouer avec l’imaginaire biblique d’un royaume puissant et incontesté. Sans roi ni temple, mais avec les États-Unis, et la technologie et la puissance militaire pour sceptres, l’État hébreu se rêve en héritier de David, maître d’un Moyen-Orient remodelé. Rappelons les mots de Cyrus le Grand : « Je suis l’ami de l’humanité (…)je ne règne pas par la peur, mais par la justice ». Il sut conjuguer puissance et tolérance pour bâtir un empire. Les décisionnaires du Moyen-Orient arriveront-ils à transformer la force en stabilité et la destruction en raison ? Plus que jamais, il ne tient qu’à la mobilisation d’un peuple souverain pour renverser le cours de son destin.
Le Moyen-Orient sera-t-il le berceau d’un nouvel équilibre mondial, ou le théâtre du grand partage dont les États-Unis viennent de sonner le glas ?
